Publiée le 15 octobre 2022

Maléfique : Au Cœur de la Lande est le second livre de la nouvelle série de romans Dangerous Secrets. Après le réussi Iduna et Agnarr : La Véritable Histoire par Mari Mancusi (Disney Press (US) 2020 ; Hachette Heroes (France), 2021) qui se focalisait sur l’histoire des parents d’Elsa et d’Anna, Maléfique : Au Cœur de la Lande est édité par Hachette Heroes juste avant Mulan : L’Antidote de Grace Lin (Disney Press (US), 2020 ; Hachette Heroes (France), 2022) mettant en scène la guerrière chinoise. Étrangement, cette collection varie d’un pays à l’autre, car si dans l’Hexagone elle comporte à l’heure actuelle ces trois livres, en langue allemande elle inclut également La Belle et la Bête : Histoire Éternelle de Jennifer Donnelly (Disney Press (US) et Hachette Romans (France),2017), alors même que dans le monde anglo-saxon, tous ces romans sont sortis de façon unitaire sans volonté d’appartenir à une quelconque collection.

Holly Black est une auteure classée numéro un des ventes par le New York Times, qui a gagné de multiples prix pour ses romans fantasy, ses histoires courtes et ses bandes dessinées. Elle a été parmi les finalistes pour les prix Eisner et Lodestar et a reçu le prix Mythopoeic. Son premier livre Tithe : A Modern Faerie Tale paraît en 2002, puis Valiant en 2005 qui reçoit le prix Nebula. En 2007, avec Ironside, elle reste cinq semaines numéro un de la liste des ventes du New York Times. Elle collabore également avec Tony DiTerlizzi pour la création des fameuses (Les) Chroniques de Spiderwick à partir de 2003, une série de romans adaptée en film en 2008 par Paramount Pictures.

L’histoire de Maléfique : Au Cœur de la Lande se déroule entre les films Maléfique (2014) et Maléfique : Le Pouvoir du Mal (2019). Le personnage principal n’est cependant plus Maléfique mais Aurore, laquelle réside entre deux mondes et doit apprendre à en devenir la dirigeante – un grand bouleversement après avoir vécu la majeure partie de sa vie dans la forêt. Si la princesse est l’héroïne du film d’animation Disney original La Belle au Bois Dormant (1959) et du conte, le lecteur sera donc sans doute surpris de repasser à son point de vue après s’être habitué à celui de Maléfique ces dernières années.


Le ton est donné dès le début du roman, l’accent étant mis sur les nouvelles responsabilités d’Aurore et ses difficultés à remplir ce nouveau rôle. C’est ici une thématique très présente dans les romans et films Disney de ces dernières années, tant avec Iduna et Agnarr : La Véritable Histoire, qu’avec la série The Queen’s Council dont c’est d’ailleurs l’axe principal, mais aussi à travers la prise de fonction du roi Ben dans la franchise des Descendants. Ce thème a d’ailleurs été abordé chez les princes et princesses dès le début des années 2000 avec Cendrillon 2 : Une Vie de Princesse (2002) en vidéo, moins du point de vue des responsabilités que de l’adaptation à la vie royale et à ses attentes.

Le lecteur poursuit avec joie la découverte de cette princesse qui à l’époque était parue trop discrète, n’ayant que peu de répliques, et trop lisse. La nouvelle Aurore de la franchise Maléfique est le fruit de ses expériences en somme et en ce sens, le récit lui donne une grande cohérence psychologique. D’un côté, elle a passé une enfance idyllique et donc est emplie de naïveté et est très ouverte sur le monde, mais de l’autre, elle vient de faire de nombreuses découvertes effrayantes et de subir les méfaits du sort de Maléfique. L’idée d’en faire une insomniaque est avisée, car il est assez logique qu’après une expérience du genre, dormir devienne le lieu d’une phobie. Sa gentillesse et son intelligence s’illustrent dans sa manière de traiter Maléfique à qui elle pardonne ses erreurs. Elle possède également une grande force de caractère, car elle ne laisse pas la cour lui dicter la façon dont elle doit penser et agir. Ainsi, elle se rapproche davantage de Jasmine et Raiponce que de Cendrillon. Ce qui lui donne cette force, c’est la volonté de faire le bien et de servir ses deux peuples. En dépit d’un manque total d’éducation royale, elle n’a pas de mal à devenir reine et ce ne sont sans doute pas les trois bonnes fées mais Maléfique qu’il faut remercier.

Comme dans la plupart des romans Disney, de nouveaux noms et détails font surface, venant enrichir l’univers. Le seul bémol à cela dans l’ouvrage est le fait que La Belle au Bois Dormant se déroule en France alors que les noms sont d’origine anglaise (Ulstead, Henry, Hammond…), ce qui ne correspond même pas à une éventuelle transposition du récit dans l’univers des Frères Grimm (l’unique personnage à connotation allemande étant celui de Gretchen), une version postérieure à celle de Perrault. Fait encore plus étrange et déroutant, la présence d’un personnage du nom de Leila – un nom d’origine arabe voulant dire « nuit » – et qui n’a de racine orientale que le nom. Et l’auteure commet d’autres petites imprécisions en introduisant le thé dans un contexte médiéval – un élément déjà présent dans le film d’animation de 1959 -, sachant que ce denier n’a été découvert par les Occidentaux qu’au XVIe siècle, la mention de l’escrime qui n’a pas été inventée avant le XVe siècle et celle du sabre qui n’était réellement utilisé en Occident qu’à partir de la Guerre de Trente Ans au XVIIe siècle.

Tout comme le laisse présager le premier film de la franchise, la relation entre Philippe et Aurore évolue de façon lente, comme une amitié grandissante, qui n’est pas sans rappeler la relation entre Iduna et Agnarr dans le livre précédemment publié par Hachette Heroes. Ceci permet d’introduire des personnages de la cour à l’histoire sous la forme de courtisans, étant donné qu’Aurore n’a ni choisi d’époux ni affiché de préférence pour qui que ce soit. Et ce n’est pas le seul parallèle qu’il est possible d’établir avec ce roman, car tout comme dans celui-ci, deux camps sont opposés et l’héroïne est tiraillée entre son ancien et son nouveau peuple, ce dernier redoutant et stigmatisant le premier. Mais contrairement à Iduna, Aurore a un pouvoir d’action et compte bien remédier à la situation grâce à un traité de paix. Via ces luttes politiques, le lecteur retrouve également une question au cœur de La Belle et la Bête (1991) : qui est le véritable monstre ? Les cupides humains ou les créatures féeriques différentes d’eux ? Comme dans beaucoup de contes modernes et étant donné que les deux peuples vivent séparément, l’auteure emploie une thématique forte chez Disney – la place de la magie qui se retrouve tant dans les ouvrages littéraires tels qu’Histoire Éternelle de Liz Braswell (Disney Press (US), 2016 ; Hachette Heroes (France), 2019), la franchise des Descendants, et de façon plus générale dans les contes de Peter Pan (1911) de J. M. Barrie et Alice au Pays des Merveilles (1865) de Lewis Carroll repris par Disney.

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Le lecteur retrouve avec contentement le personnage de Maléfique qui transparaît par ses actes lorsqu’il n’est pas présent, et marque par son sens de l’humour profondément cynique lorsqu’il apparaît. Le tout début du livre est par ailleurs amorcé de cette manière, réinterprétant avec humour l’histoire de La Belle au Bois Dormant au travers d’un conteur de rues qui se confronte à nul autre que Maléfique. Son entrée est tout à la fois shakespearienne et digne de sa fracassante introduction lors du baptême d’Aurore. Le récit est ensuite ponctué de petits chapitres dédiés à la fée, qui apportent une touche nécessaire de magie et repositionnent l’intrigue dans la franchise dédiée à cette anti-héroïne.

Alors qu’Aurore découvre les us et coutumes de la cour de son enfance, elle se confronte à de nombreux obstacles contre lesquels elle va devoir imposer ses valeurs et ses convictions. L’un d’entre eux est le sexisme affirmé des nobles à la cour, ce qui ne lui plaît guère ; elle, une jeune fille élevée par des femmes et qui n’a pas eu besoin d’hommes dans sa vie. Vient ensuite une autre thématique fréquemment rencontrée dans les films d’animation Disney, celle de la chasse. En effet, le premier conflit entre Aurore et les courtisans – en dehors des échauffourées concernant le peuple de la Lande – est bien celui-ci. Ayant vécu dans la forêt toute son enfance, Aurore ne veut pas tuer d’animaux et refuse de participer à des parties de chasse avec les nobles, en essayant d’ailleurs de les dissuader de pratiquer ce loisir. Le propos se poursuit lorsque durant les repas, et il n’est fait mention que de légumes et de fruits concernant l’alimentation d’Aurore. Cet épisode est loin de passer inaperçu, car contrairement à d’autres sujets abordés par les personnages, l’auteure s’appesantit sur cette thématique et expose les arguments d’Aurore par le menu détail dès le début, prenant ainsi probablement le personnage comme prétexte à défendre cette idée via le récit. Cependant, rien d’étonnant là-dedans, Disney avait déjà traité ce thème via Bambi (1942) sans doute le film le plus marquant de l’histoire du cinéma sur ce point, repris en 2006 dans Bambi 2. Et comment oublier la caricature affirmée du chasseur dans La Belle et la Bête avec Gaston, dont la première scène le présente comme le méchant de l’histoire avec Le Fou qui dépose une carcasse de biche aux pieds de cette figure dans l’ombre ? Et bien sûr Le Roi Lion (1994) qui a eu une influence considérable sur la vision de la chasse aux trophées de par le monde, et dénonce la surchasse via la désolation causée par le règne de Scar et des hyènes, un propos réaffirmé dans le remake Le Roi Lion en 2019.

À l’instar de nombreux romans Disney comme Ce Rêve Bleu de Liz Braswell (Disney•Hyperion (US), 2015 ; Hachette Heroes (France), 2019), The Queen’s Council – Rose Rebelle d’Emma Theriault (Disney•Hyperion (US), 2020 ; Hachette Heroes (France), 2021) et Où est la Vraie Vie ? de Liz Braswell (Disney•Hyperion (US) et Hachette Heroes (France), 2021), ainsi que la trame de base de la franchise des Descendants, le sujet de la justice sociale est très important. En tant que nouvelle souveraine et héroïne, Aurore entend rendre son peuple le plus heureux possible. Ceci est d’ailleurs une composante récurrente des histoires Disney mettant en scène des personnages royaux les plus récentes, laquelle aurait bien plu au renard malin de Robin des Bois (1973) ! Il s’agit donc d’un grand défi, car comme le lectorat peut se l’imaginer, le roi Stéphane a totalement ravagé son royaume dans sa volonté obsessionnelle de détruire Maléfique, du fait de sa nature égoïste. Cette obsession a eu des ramifications malheureuses qui ont causé bien des torts aux plans d’Aurore. Par exemple, Stéphane avait besoin d’une énorme quantité de fer pour créer ses remparts épineux contre Maléfique, mais ce n’est pas son royaume qui possède les mines de fer, aussi a-t-il passé des accords avec un pays voisin. Arrivant au pouvoir, Aurore veut bien évidemment bannir le fer du royaume qu’elle a en horreur puisque c’est l’arme qui peut détruire Maléfique. Mais elle ne peut le faire sans détruire une relation économique importante. Comment fera-t-elle donc pour préserver les intérêts de chacun tout en respectant ses convictions ? Le roman se charge de mettre Aurore face à ce genre de dilemmes.

Si l’histoire de Maléfique : Au Cœur de la Lande a quelques incohérences dans le dénouement et beaucoup d’erreurs du point de vue culturel et historique, il est tout à fait possible de passer outre, car il s’agit d’un très bon roman qui s’inscrit à merveille dans la continuité de la franchise Maléfique, en accordant aux fans une intrigue bonus située entre les deux films faisant honneur aux personnages. Un must littéraire Disney !


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