Antinote fête ses dix ans : “Dix ans après, on est toujours un petit label de niche”

Écurie essentielle de l’underground parisien, le label Antinote fête cette années dix ans de disques et de fêtes. Partisane d’une musique aux fondements électroniques, sillonnant un large spectre allant de la pop à des approches plus expérimentales, la petite maison de disques dévoile une compile de 18 titres au générique de laquelle se croisent historiques du catalogue (Nico Motte, Epsilove, Iueke) et potes invités (I:Cube, Low Jack, Bernardino Femminielli). Rencontre avec Zaltan, fondateur et éminence grise de cette maison de qualité.

On retrouve Zaltan chez lui à l’heure du déjeuner, une bouteille de Beaujolais nouveau dans le tote bag. “J’ai de quoi te nourrir”, disait le SMS du patron de l’écurie Antinote : au menu, la meilleure soupe de cresson du pays – salée à l’anchois –, focaccia, fromage et charcuterie. Le sens de l’hospitalité du DJ va de pair avec la générosité de la maison de disques qu’il porte à bout de bras depuis dix ans, fleuron de l’underground parisien, pas radine en matière de fêtes et définitivement éprise de musique. 

D’ailleurs, pour fêter cet anniversaire tout rond, une compilation sort ces jours-ci, au générique de laquelle on croise quelques signatures iconiques du label (Epsilove, l’indétrônable Iueke, ou le duo Domenique Dumont), mais aussi des potes invités, dont Low Jack, Ron Morelli (fondateur du label L.I.E.S.), ou encore I:Cube, rare en composition originale en dehors de son label Versatile Records, sous l’intrigant sobriquet Chimère FM. 

L’orage pandémique passé, Antinote est donc de nouveaux sur les rails, d’autant que le pote River Yarra (également sur la compile), revenu d’Australie, épaule depuis quelque temps Zaltan dans son entreprise. 2023 devrait même être un bon cru, si l’on en croit ce dernier, qui évoque plusieurs sorties déjà à l’agenda, dont un nouveau Nico Motte (graphiste officiel du label depuis ses débuts et amateur de musiques d’illustration), un Low Jack (une plongée dans les archives du musicien pour sa première signature Antinote) et une nouvelle signature mystère. 

En attendant son entrée en fanfare dans une nouvelle décennie, Zaltan nous parle de l’épopée de ces dix dernières années, le regard lucide mais toujours aussi amoureux.

Antinote fête ses dix ans avec une compilation. Le nom du label, à l’origine, était une façon de dire que la musique que tu voulais sortir devait être à contre-courant ? 

Zaltan – C’est complètement ça. Mais ce qui est marrant, c’est que ce nom de label prend les choses par la négative. J’aime bien, même si au départ on a un peu hésité. Antinote, ça sonne comme si on se mettait volontairement à la marge. C’est assez présomptueux comme prise de position, ça donne l’impression qu’on se la raconte.

Tu as le sentiment qu’au début, le label a été perçu comme présomptueux ? 

Perçu comme présomptueux, je ne sais pas. Mais à un moment, quand j’ai commencé à être content de mon travail, aux alentours de ma petite trentaine, je pense avoir pété plus haut que mon cul. Aujourd’hui, j’ai juste envie de faire vivre Antinote, que l’histoire continue. Je veux faire ça toute ma vie, mais je n’ai pas non plus l’ambition d’en faire une grosse maison de disques indépendante. Dix ans après, on est toujours un petit label de niche.

En dix ans, Antinote a sorti une soixantaine de références. 

Ce qui est pas mal. Il y a eu du rythme, mine de rien. La première année, tu sors un ou deux disques, puis trois, quatre voire cinq la deuxième, et enfin, de dix à onze par an ces derniers temps. C’est beaucoup de boulot, surtout quand tu bosses à deux. Comme je le disais, je n’ai ni l’envie, ni la prétention, ni les moyens de faire d’Antinote une plus grosse boîte. Par contre, ce qui compte pour moi, c’est de construire un catalogue. Et mine de rien, après dix ans, le label me permet de croûter. C’est une question de choix professionnels. Si on avait signé ce gros contrat avec Universal pour Syracuse à l’époque, les choses seraient peut-être différentes aujourd’hui. 

Tu veux dire que, si dès le début, si tu avais succombé aux sirènes des majors, le label aurait pu aussi bien capoter que cartonner ? 

L’un ou l’autre, oui. Aujourd’hui, je suis très content de ma vie. Quand je me prends des pressions, c’est minime. Les enjeux financiers ne sont pas dingues. Je pense que je suis quelqu’un de trop sensible pour pouvoir faire face à quelque chose de plus gros. 

“Aujourd’hui, j’ai  juste envie de faire vivre Antinote, que l’histoire continue. Je veux faire ça toute ma vie, mais je n’ai pas non plus l’ambition d’en faire une grosse maison de disques indépendante. Dix ans après, on est toujours un petit label de niche.”

Pendant la période du Covid-19, le label semblait au point mort. 

J’ai beaucoup réfléchi durant cette période, je me suis demandé si ça pouvait encore tenir. Encore maintenant, c’est flippant, je ne sais pas où on va. Mais j’ai du soutien, notamment dans les milieux de la mode. Avec la marque Edwin, par exemple, qui nous aide pour les dix ans. Ou, régulièrement aussi, agnès b., qui aide pas mal de gens du secteur de la musique depuis longtemps. Par exemple, en 2018, je n’aurais pas accepté d’aides extérieures. 

Jusqu’en 2018, les rentrées d’argent du label ne provenaient que de la musique ? 

Exactement. 

La première fois que je te rencontre, c’est en 2015, le label n’a que trois ans et tu me dis que le catalogue est fermé et que tu ne veux travailler que du physique. 

J’ai relu les interviews de l’époque, ça m’a bien fait rigoler. Alors pour commencer, le catalogue n’est plus du tout fermé, au contraire ! On a même signé de nouveaux artistes récemment. C’est quelque chose que j’ai compris avec le temps : tu as des artistes avec qui tu travailles qui se mettent à produire moins, quand certains ne trouvent plus d’affinités avec la ligne du label et que d’autres décident carrément de ne plus faire de musique.

Je faisais ce genre de statement fort parce qu’il fallait s’affirmer, c’est un truc que je tiens de gens comme Gilb’R (boss du label Versatile, ndlr.) et Ron Morelli (fondateur du label L.I.E.S. ndlr.), des modèles qui m’ont dit qu’il fallait bomber le torse, parce que monter un label n’est pas quelque chose de facile. 

Mais après deux années de Covid-19, tu peux être certain que si je reste sur mes statements, le label il est fini. Ce qui n’a pas changé, par contre, c’est que même si la musique d’Antinote est de la musique de niche, je veux qu’elle soit accessible au plus grand nombre. 

Rendre disponible la musique d’Antinote sur les plateformes est devenu vital. 

C’est obligatoire. Maintenant, j’écoute même les label managers qui me donnent des tips pour mettre la musique du catalogue en avant. Je trouve toujours ça beau quand des artistes de niche se retrouvent  à côté de trucs méga commerciaux dans une playlist. 

Un autre point sur lequel tu insistais, c’est qu’Antinote était un label de potes, localisé dans le XIe arrondissement de Paris. 

C’est toujours le cas. Le noyau dur est composé de vieux briscards, on est toujours ensemble. Ça ne s’est jamais perdu, et on a même créé de nouveaux liens. Ce n’est pas le cas dans tous les labels comme le nôtre. Et puis le côté “label local”, c’est quelque chose de culturel. Tous mes labels préférés fonctionnaient comme ça.

Quand tu regardes Dance Mania (label fondé par Jesse Saunders, en 1985, à Chicago ndlr.), tout se passait dans le quartier. Quand une nouveauté arrivait, les mecs faisaient le tour de la ville, le coffre rempli de disques, et parfois ils allaient même jusqu’à Détroit. Ils assuraient eux-mêmes la distribution et j’ai toujours trouvé cette idée séduisante. Ce n’est pas quelque chose qu’on a réussi à faire avec Antinote, notamment parce que le label marchait mieux à l’étranger qu’en France. 

“J’avais ce genre de statement fort parce qu’il fallait s’affirmer, c’est un truc que je tiens de gens comme Gilb’R et Ron Morelli, des modèles qui m’ont dit qu’il fallait bomber le torse, parce que monter un label n’était pas quelque chose de facile.”

Ne pas fonctionner en France tout de suite, mais cartonner ailleurs, c’était frustrant ou plutôt une source de satisfaction ? 

C’est vrai que ça ne vendait pas du tout. Maintenant, Antinote est bien identifié, mais ça a mis du temps. Il y a dix ans, je pense que ça me faisait presque plaisir de voir qu’au bout de quelques disques, les Français s’en foutaient, mais qu’on vendait à fond en Angleterre et au Japon. Je pouvais dire que mon label cartonnait au Japon ! T’as à peine trente ans, tu fais six dates par mois, tu te sens plus.

À l’époque, il faut aussi le dire, on était très suivi par la presse internationale, comme Resident Advisor qui faisait la pluie et le beau temps. D’ailleurs, pour la compile des dix ans, c’est un journaliste de Resident Advisor qui fait les notes intérieures du vinyle (Aaron Coultate, qui avait fait du label français “le label du mois”, pour la revue spécialisée dans les musiques électroniques, ndlr.). À l’époque, cartonner à l’étranger me mettait dans la même catégorie que mes labels préférés du moment, comme PAN ou L.I.E.S.

Où se situe le label aujourd’hui ? 

Tu sais, la mode, ça va toujours de 20 ans en 20 ans. Si tu suis la courbe de la tendance, on est aujourd’hui au creux de la vague : quand tu vieillis, soit tu replonges dans les vieilleries, soit tu veux de la hot news, et au bout de dix ans, on n’est ni assez vieux pour les vieilleries, ni assez jeune pour la hot news. Dans dix ans, on sera davantage intéressant pour les diggers. La position aujourd’hui n’est donc pas facile, mais elle est rigolote. 

À l’époque, tu avais conscience d’être au top de la tendance ? 

Il y a beaucoup plus de gens qui connaissent Antinote aujourd’hui qu’il y a dix ans, mais c’était plus cool il y a dix ans. Et ça sera plus cool dans quinze ans. On vit une période charnière, intéressante à travailler. 

Tu avais un projet clair quand tu t’es lancé ? 

Quand j’ai commencé, je me suis dit que je ne m’arrêterais jamais. C’est quelque chose qui me tient à cœur. D’ailleurs, c’est rigolo, dans le genre gamin qui se projette : cet été, j’ai demandé à mon fils de dix ans ce qu’il voulait faire plus tard, et il m’a répondu qu’il voulait continuer Antinote. Pas mal, non ? J’étais super content. On a fait deux, trois rendez-vous avec des artistes, il était là et s’est même mêlé de la conversation. 

Puisque tu parles de filiation, tu as repéré ces dernières années les signaux qui te feraient dire qu’Antinote a fait des enfants ? 

Je pense qu’il y a toujours eu une relation amour/haine avec le label. On a fait des enfants, c’est certain. J’en ai vu, sans vraiment me le dire consciemment. Je ne me suis jamais dit non plus que certains nous pliaient, au contraire ; je prends ce genre d’inspiration comme quelque chose de flatteur, d’autant plus quand la musique me plaît. Même si ça reste une niche, je pense qu’Antinote a fait un peu de bruit dans cette niche.

Il y a un héritage, qui s’exprime différemment et qui fait même mieux parfois. Quitte à faire des enfants, autant qu’ils fassent mieux que toi. J’espère que la collection de disques et d’artistes d’Antinote a pu en inspirer certains, pas seulement dans l’idée de monter un label, mais aussi dans l’idée de faire des fêtes. Marc Resplandy (programmateur de soirée, ndlr.) m’a déjà dit plusieurs fois que certaines choses n’auraient pas pas pu exister si Antinote n’avait pas existé. 

Antinote n’a jamais été non plus identifié comme un label de club. 

Là, on vient de faire une belle tournée à rallonge, avec douze dates en France et en Europe. Le public a entre trente et quarante ans, ce n’est pas le cœur de cible late night, en effet. On va faire une grosse fête à la Station le 9 décembre, il va y avoir du monde, c’est sûr, mais je pense qu’il y aura surtout des gens qui ne sont pas issus de la culture club. Je n’ai jamais voulu confondre : mon métier, c’est de gérer un label et de faire le DJ. Je suis un piètre promoteur. Le label a toujours eu le cul entre deux chaises, on n’est pas club, mais on n’est pas un label pop non plus. Dès le départ, les gens ont compris qu’on brouillait les pistes. 

Dans sa façon de se défier des étiquettes, Antinote se rapprocherait d’un label comme Crammed Discs ?

De toute façon, c’est mon label préféré. Crammed, ça a aujourd’hui sacrément de la gueule, en plus. Marc Hollander (fondateur de Crammed Discs, ndlr.) a encore les oreilles partout ; quand il fait des séries de remixes, tu regardes les noms, c’est quand même sacrément pointu. Mais je n’ai pas chez Antinote un groupe comme Minimal Compact. Au début des années 1990, dix ans après sa création, Crammed était au-dessus d’Antinote, commercialement et dans la renommée. Avec Antinote, encore une fois, on reste très niche. 

Une niche qui s’exporte pas mal, comme on le disait. Tu es même allé en tournée en Chine, ou même en Inde. 

Les plus beaux souvenirs, ce sont les pays en voie de développement. L’underground, la contre-culture, ça n’existe pas sans la middle class. Soit tu es très pauvre et tu as d’autres chats à fouetter, soit tu es dans le système, un ultra riche, et c’est toi qui crées cette richesse, donc tu ne vas pas t’auto-critiquer. Si à un moment, un mec comme moi peut faire le DJ en Inde et en Chine, c’est qu’il y a là-bas un public pour ça. 

“Le label a toujours eu le cul entre deux chaises, on n’est pas club, mais on n’est pas un label pop non plus. Dès le départ, les gens ont compris qu’on brouillait les pistes.”

Quels souvenirs gardes-tu de la Chine ? On en connaît peu la scène underground en France. 

J’étais avec les gens d’un crew de Chengdu, aujourd’hui établi à Beijing, qui étaient les meilleurs amis du photographe Ren Hang. Quand j’ai posé mes valises, il venait de se suicider en sautant du sixième étage d’un immeuble. En arrivant, une fille que j’avais reconnue de ses photos est venue me chercher en me demandant si je voulais me reposer ou si je préférais aller boire un coup avec des potes. Évidemment, je suis allé boire des coups avec des potes !

J’ai débarqué dans un petit appartement avec deux types que j’avais aussi vus sur les photos de Ren Hang. L’appart était rempli de photos magnifiques et l’ambiance était particulière. J’ai vite capté que j’étais dans l’ancienne colocation du photographe. Je connais Ren Hang, il suffit de sortir du métro pour voir des affiches pour ses expos, alors qu’en Chine, connaître Antinote et me booker pour une tournée, c’est une autre démarche.

J’ai rencontré des gens incroyables dans des ambiances chelou. J’ai joué dans un club fréquenté par des gays, très chébran, situé dans une zone industrielle de Beijing. Les Chinois sont toujours un peu en stress, parce qu’ils sont tout le temps surveillés : là-bas, t’as pas le droit d’être gay et les drogues, n’en parlons pas. Dans le club, il y avait une super ambiance, des mecs partout. On m’a proposé un ecsta et j’ai fini torse poil. À un moment, le promoteur, qui m’avait prévenu qu’une descente de flics avait eu lieu la semaine précédente, m’a dit de baisser la musique parce que la police arrivait. J’ai eu un gros coup de pression. Ils n’ont pas fait de test anti-drogue cette fois, ils se sont juste contentés d’arrêter la fête. 

Et l’Inde, c’était comment ?

Pas culture gay du tout, contrairement à la Chine, où tu sentais qu’il y avait de la thune. En Inde, c’était flagrant que c’était la middle class. Des jeunes très au courant, qui connaissent tout ce que tu as fait, qui te posent beaucoup de questions, et le public est très exigeant. Il faut que tu joues bien.

Tu me disais que tu avais signé de nouveaux artistes, dont tu nous parleras en temps voulu. Comment se font ces nouvelles connexions ? 

Très simplement. Par exemple, un jour, je vais chez Born Bad pour poser des disques et récupérer un peu d’argent de mes ventes, et là, Maxime Barré (ancien employé du disquaire/label, ndlr.) me fait écouter un truc, une énorme bombe ! Finalement, je suis venu pour déposer des disques, je suis reparti en signant un groupe (il se marre, ndlr.).

“On m’a proposé un ecsta et j’ai fini torse poil. À un moment, le promoteur, qui m’avait prévenu qu’une descente de flics avait eu lieu la semaine précédente, m’a dit de baisser la musique, parce que la police arrivait.”

La compile des dix ans renferme quelques pépites, notamment d’artistes n’ayant jamais sorti de musique chez Antinote. 

J’avais envie d’élargir aux potes, notamment à ceux qui m’avaient envoyé des démos et avec qui, pour une raison ou une autre, on n’était pas allé plus loin. J’ai aussi pioché dans une compile sur laquelle j’avais commencé à travailler sur la “nouvelle scène française” pour Rush Hour, et puis il y a les anciens, pour qui il s’agit soit de nouvelles créations, pour la plupart, soit de morceaux qui dormaient quelque part. En six mois, j’avais tout, ce qui n’est pas évident quand tu cherches une cohérence.

Je dois dire que cette compile, c’est un peu le projet qui m’a fait repartir après le Covid-19, une période de déprime durant laquelle je ne croyais plus trop en l’avenir. C’est sympa d’avoir réuni des potes. Il y a Low Jack, avec qui on sortira un disque en 2023 rassemblant ses premiers morceaux, comme des archives. Les “early Low Jack”, si on veut. Il y a même un morceau d’I:Cube (crédité ici en tant que Chimère FM, ndlr.), très rare en dehors de Versatile ! 

Propos recueillis par François Moreau.

Compilation : X, ten years of loving notes and foolin’ around, 2012- 2022 (Antinote/Rush Hour)

Release party : Le 9 décembre, à la Station – Gare des Mines (Paris XVIIIe).

Antinote fête ses dix ans : “Dix ans après, on est toujours un petit label de niche” – Les Inrocks