Je vous écris du front de la Somme – Par François Ruffin 

Pourquoi la gauche n’est-elle plus perçue comme le camp du « travail » mais comme celui des « assistés » ? Dans son dernier ouvrage Je vous écris du front de la Somme, François Ruffin tire son bilan de la séquence politique passée, où le vote pour le Rassemblement national continue de progresser au cœur des anciens bastions rouges et dans les zones « hors-métropole ». Partant des interactions et des anecdotes recueillies lors de la campagne des élections législatives, le député de la Somme partage son analyse de l’éloignement historique entre la gauche et le travail. Son ouvrage ne s’arrête pas à signer un constat froid, il constitue également l’esquisse d’une voie pour que la gauche renoue avec le projet d’une émancipation collective et individuelle par le travail et que la France retrouve un dessein commun. Extraits.

J’entends que « de toute façon, ces électeurs sont racistes », sous-entendu perdus à jamais, à quoi bon se casser le tronc ? J’entends que « ces territoires, ces habitants, n’ont jamais assimilé la démocratie, la République ». J’entends que « cette France est isolée, repliée sur elle-même, sur le passé, toute la journée devant sa télé, éloignée des réseaux sociaux… »
Mais de quels territoires, de quels habitants parle-t-on ? Du Nord, qui fut le cœur battant de la gauche, le creuset du socialisme français ! Du Pas-de-Calais et de ses mineurs qui, durant un siècle, ont porté le mouvement ouvrier ! De la Picardie égalitaire, qui offrit à la Révolution Condorcet, Camille Desmoulins, Saint-Just, Robespierre, Gracchus Babeuf ! Des Hauts-de-France (nom que je récuse, mais bon…) qui, les années de victoire, 1981, 1988, 1997, comptaient plus de quarante députés de gauche, la carte électorale presque entièrement rose ou rouge ! Qui, les années de défaite, résistaient encore, envoyaient un paquet d’opposants au Parlement : 30 en 1986, 17 en 1993, 26 en 2002, 32 en 2007… Voilà les terres, les esprits, qui seraient désormais, intrinsèquement, ou définitivement, « fachos ». Ces jugements signent surtout notre renoncement.

J’entends, en même temps, et des mêmes, qu’il n’y a « pas de déterminisme géographique », qu’« il ne faut pas opposer quartier et campagne ». Soit, et c’est tout mon but, de ne pas opposer quartier et campagne, de les faire marcher main dans la main, de les ajouter l’une à l’autre. Mais aujourd’hui, ce sont les chiffres, ce sont les résultats électoraux, qui les opposent. D’après Elabe, Jean-Luc Mélenchon fait 24 % en agglomération parisienne (+8 points comparé à 2017). Contre 14 % dans les communes entre 20 000 et 100 000 habitants (-7 points). À Arras, à Tourcoing, à Beauvais, dans cent lieux, les candidats insoumis gagnent dans la grande ville… mais perdent à cause des villages alentours.
Cette tension, ma circo en offre un reflet, un cas chimiquement pur. À la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon arrive en tête à Amiens, avec plus de 30 %. Il caracole dans les quartiers, plus de 60 %. Mais il plonge ici, à Flixecourt, à 15 %… là où Marine Le Pen grimpe à 45 %.
Après mille mini-ressentis, cent interpellations, nous avons mené deux campagnes : une avec Jean-Luc, et l’autre sans. Dans les immeubles d’Amiens-Nord, la tête à Mélenchon, en bien gros, sur les tracts, c’était le succès presque assuré, son nom servait de passe-partout, une icône, l’étendard d’une dignité retrouvée. Mais dès qu’on s’éloignait, pour le dire avec un euphémisme, cette affection n’était guère partagée, et mieux valait le gommer de nos affiches, de nos documents.
J’en ai parlé, depuis, avec d’autres députés, des vainqueurs en province. Eux aussi ont pratiqué la « double campagne » : JLM bien en avant dans les cités, en retrait dans les zones pavillonnaires.

J’entends que « cette analyse est trop simpliste », que « “la campagne”, le singulier ne va pas, il y a “des campagnes” », que « l’expression France périphérique est minée », et tout cela est vrai, j’en conviens. Les mots me manquent, à moi aussi, je tâtonne : préfèrera-t-on « Frances périphériques » au pluriel ? « France des ronds-points » ? « France des Gilets jaunes » ? Ou, pour reprendre du Braudel, « la France des bourgs » ? Je voudrais bien raffiner, distinguer entre le « rural choisi » et le « rural subi », entre le « nord déchristianisé » et l’« ouest encore sous influence catho », oui, je finasserais volontiers. Mais avec quel but, au bout du bout : noyer le débat, ou le trancher ? Se croiser les bras, ou agir ? Ergoter sur la « complexité du monde social », ou se retrousser les manches ?

J’entends que « c’est le social qui domine, plus que la géographie ». J’en suis bien d’accord. Sauf que, en l’occurrence, le social a produit la géographie : la lutte des classes est aussi une lutte pour l’espace. Que s’est-il passé, côté foncier ? Le prix du mètre carré, loué ou acheté, mais aussi l’appel du pavillon, de la petite maison, ont poussé, repoussé, les familles d’ouvriers-employés hors des métropoles.

Ainsi, avant la fermeture du fabricant de pneus Goodyear, j’avais mené une enquête auprès des mille et quelques salariés : seuls un quart d’entre eux habitaient à Amiens même, et à peine plus, un tiers, dans la « communauté d’agglomération » (qui s’étend pourtant jusqu’à 16 kilomètres du centre). La plupart donc, la très large majorité, les deux tiers, logeaient, non pas dans les quartiers HLM, pas davantage dans des communes alentour, mais carrément dans les campagnes, à Beauval, à Fouilloy, à Hangest, dans un rayon de 30 kilomètres autour de l’usine. Justement là où nous perdons.

J’entends, enfin, dans la presse, que c’est parce que « François Ruffin a bien travaillé », que « là où les insoumis travaillent, ils l’emportent ». Mais ce bon point pour élève modèle, je le refuse, je refuse que mon élection soit utilisée à cette fin : faire briller l’exception pour masquer la règle. Parce que, avec des moyens humains, financiers, hors norme, nous sommes parvenus à remonter la pente, voilà qui annulerait cette pente. Avec cet implicite, absurde : si des régions entières passent sous influence RN, c’est juste parce que les militants ne « travaillent pas ». Ce serait de la faute aux petits soldats.

[…]

C’est que la mondialisation a tracé comme un fil à couper le beurre entre vainqueurs et vaincus : tandis que le chômage stagnait chez les CSP+, il était multiplié par quatre chez les ouvriers non qualifiés, dont les revenus plongeaient (-5 % entre 1984 et 1994). Les ressources des ménages employés ne bougeaient pas (0 %). Les cadres, eux, ne connaissaient pas la même austérité (+13,2 %). Quand les professions libérales ramassaient discrètement le pactole (+38,7 %).

Les enseignants, les cadres, la fonction publique, les journalistes, les parlementaires, eux ne furent guère frappés, leurs enfants ne furent pas en première ligne. Aussi ne sont-ils pas, ou pas forcément, les partisans acharnés d’une « mondialisation heureuse ». Néanmoins, ils la tolèrent, ils laissent faire, ils l’habillent de « valeurs », de « multiculturalisme », d’ « ouverture à l’autre », voire pointent l’esprit étriqué, xénophobe, des prolétaires. C’est le « passivisme des éduqués », comme le nomme Emmanuel Todd.
Avec « la massification des études », avec 20 % du corps social, les « diplômés du supérieur » forment désormais un groupe suffisant pour « se refermer sur lui-même », pour vivre dans un entre-soi, pour se croire la société toute entière. D’autant que dans les partis, dans les médias, dans les mairies, dans les assemblées, départementales, régionales, nationales, et parfois même dans les syndicats, ces éduqués occupent toutes les places, classe hégémonique. Et avec cet « inconscient inégalitaire », au fond, jamais prononcé mais bien présent : l’ordre mondial broie les plus fragiles ? On s’apitoie, certes, mais sans agir. C’est de leur faute, au fond. Ils l’ont mérité. Ils n’avaient qu’à mieux étudier, mieux se former.

Qu’a fait la gauche, face à ça ? Ou même, qu’ont fait les gauches ?
Le socialiste Jacques Delors, à la tête de la Commission européenne, a préparé l’Acte unique, Maastricht, les élargissements à la Pologne, à la Slovaquie… Son dauphin, le socialiste Pascal Lamy, s’est retrouvé à l’Organisation mondiale du commerce. La gauche raisonnable, de gouvernement, a mené une politique économique, commerciale, qui a détruit le monde ouvrier ! Qui a laminé sa base sociale !

Quant à l’autre gauche, elle s’est tournée vers l’altermondialisme, avec des sommets à l’autre bout de la Terre, proclamant « Un autre monde est possible ». Qui ne répondait pas à l’urgence d’ici : les Goodyear, les Whirlpool, les Abélia aspiraient-ils à l’harmonie universelle, à des pays qui se donnent la main et à un « juste échange » ? Sans doute, c’est une perspective que j’approuve, mais en franc décalage avec des attentes plus immédiates : arrêter, tout de suite, ici, maintenant, cette folle machine. Ou du moins la ralentir. 
À la place, on a donc joué les pleureuses, d’une délocalisation à la suivante. Les ministres, bien tristes, en promettant « cellule de reclassement » et « plan de revitalisation ». Les révolutionnaires, en colère, défilant dans des manifestations. 
Voilà le sketch qui dure depuis quarante ans.

C’est là que le Front national remporte une deuxième fois la mise.

Et l’on ne saisit rien à son enracinement, ici, si on rate cela : dès les années 1990, le FN s’aligne sur cette demande populaire, sur cette exigence de protection. Le parti de Jean-Marie Le Pen, ultra-libéral jusqu’alors, pro-européen, qui regardait Bruxelles comme « un rempart contre le bolchévisme », ce parti bascule avec le mur de Berlin. Aussitôt l’URSS tombée, il se déclare « contre les importations sauvages » et « la concurrence sauvage » : « Afin de rétablir la prospérité économique en France et en Europe, énonce son programme de 1995, il faut contrôler les échanges commerciaux. Cela peut se faire, soit en contingentant les importations aux frontières françaises et européennes, soit en mettant en place des droits de douane équilibrant les écarts de coûts de main-d’oeuvre. L’une et l’autre de ces techniques doivent être utilisées, parce qu’on ne traite pas de la même façon l’importation de produits textiles chinois et celle de logiciels fabriqués aux États-Unis ». C’est ainsi qu’il a trouvé un plus large écho, plus « populo », avant que Marine Le Pen ne creuse encore ce sillon.

D’où ma bataille, et depuis un bail, pour du protectionnisme. D’où ma lutte, au sein de la gauche, de la bonne gauche, pour qui une taxe à 17 % sur les pneus importés de Vietnam relèveraient quasiment du « racisme anti-asiatique », pour qui ce serait « monter les peuples les uns contre les autres », etc. D’où mon combat pour que cette « folie », la mondialisation, soit bridée, régulée, entravée, et non qu’on signe de nouveaux traités, avec la Chine, le Vietnam, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, etc.

[…]

J’ai bien sûr épluché la cuvée 2022 de Marine Le Pen : « M la France. »
Control F + « profits » : 0 occurrence.
« Bénéfices » : 0 occurrence.
« Dividendes » : 0 occurrence.

Alors que, en un an de crise sanitaire, les milliardaires français se sont enrichis de +67 %, pas un mot dans son « Projet présidentiel ». Alors que, avec la guerre en Ukraine, le CAC 40 bat les records de tous les temps : pas un mot, à nouveau. Alors que, d’après les « OpenLux », 15 000 Français, les plus riches bien sûr, Hermès, Mulliez, Arnault, cachent leurs millions au Luxembourg, 100 milliards en tout, l’équivalent de 4 % de notre PIB : pas un mot, toujours.

Pourtant, elle se montre martiale : « Présidente de la République, je ne laisserai plus les Français être volés par ceux qui, depuis tant d’années, minent la prospérité collective en toute impunité. » Mais à qui s’attaque-t-elle ? Aux firmes, à Total, Sanofi, Stellantis, qui paient zéro euro d’impôt sur les sociétés en France ? Non, à la « fraude sociale », qui aura son « ministère dédié », avec « autorité sur toutes les administrations compétentes », avec « des cartes vitales biométriques », avec des « corps d’inspection spécialisés », avec des « prérogatives de police judiciaire », avec des « suspensions temporaires de droits sociaux », etc. Une page entière est accordée à ce « fléau ». Voilà l’injustice vécue par l’ensemble de nos compatriotes, dont les plus modestes sont les premières victimes.

Et elle vise juste.
En plein dans le mille.

Elle gagne là-dessus, aujourd’hui, j’en suis convaincu : sur le « chimère rêve d’assistanat », comme elle cause.

Au porte-à-porte, sans cesse, nous sommes renvoyés à cette « injustice »-là, au voisin qui ne fait rien, au jeune qui ne se lève pas, aux « cassos » qui ne se lavent pas. Ces supposés profiteurs du système. Et nos bons citoyens qui paient pour tout ça, pour ces paresseux, suggèrent, à leur tour, de « se mettre au chômage », « de ne plus rien glander », « puisque c’est comme ça ». C’est un écœurement puissant, quotidien, que suscitent ces « profiteurs du système ».

Des sondages en témoignent : « Qui sont vraiment les privilégiés ? », demande l’Ipsos. En haut ou en bas ? Chez les électeurs RN, ils sont 74 % à considérer que « les riches ne participent pas assez à la solidarité nationale », 84 % à trouver « les inégalités en matière de richesses excessives ». Des scores élevés, égalitaires, nettement plus proches des sympathisants de gauche (Insoumis, Socialistes) que de droite (Marcheurs, Républicains). Mais qu’on les sonde sur « On évolue vers trop d’assistanat », et le clivage ressort : à 74 % ils tranchent pour le « oui », dans les mêmes proportions que les Marcheurs (69 %) ou les Républicains (85 %). Contre 22 % chez les Insoumis, 40 % chez les Socialistes. Voilà la question qui sépare. Et au total, « lutter contre l’assistanat » est portée comme une « priorité » par 71 % des Français…

[…]

Et pourtant, cette seule réponse, du « Haut » vs le « Bas », ne suffit pas.
Dès que nous aurons disparu, dès que les militants auront tourné le dos, l’Injustice à majuscule s’effacera des cerveaux. L’injustice à minuscule, elle, demeurera, obsédante.
Il faut donc s’y attaquer.

Et voici comment, selon moi : non pas, par le bas, par des fouilles et des enquêtes, menées par des inspecteurs spécialisés sur les allocataires. Mais au contraire, par le haut : la gauche doit renouer avec des droits universels. Des droits pour tous. Des droits sans conditions, sans obligations de misère, sans formulaires à délivrer. Des droits qui vaillent aussi bien, à égalité, pour Katia, mère célibataire au chômage de Vignacourt, que pour Hélène, fille d’agriculteur. Et même pour Bernard Arnault !

Quelles sont nos grandes conquêtes, nos magnifiques constructions ? C’est l’école, gratuite pour toutes et tous, des plus modestes aux plus aisés. C’est la Sécurité sociale, toutes et tous donnant selon leurs moyens, toutes et tous se soignant selon leurs besoins. C’est la retraite, qui a couvert toutes et tous les salariés, qui a divisé par quatre, en une génération, le taux de pauvreté chez les personnes âgées.

Pour toutes et tous. Alors que, aujourd’hui, les « progrès », des rustines en vérité, ne valent que pour des fragments de la société, pour les plus en difficulté : la Couverture Maladie Universelle, le Chèque énergie, le Zéro reste à charge, le Pass’sport, l’Allocation de rentrée scolaire, la prime de Noël, etc., avec une jungle de critères sociaux à remplir et de justificatifs à fournir, de cases à cocher, de seuils à ne pas dépasser.

Pour « inclure », bizarrement, on exclut. On trie. On trace une ligne.

Ça me rappelle une anecdote. 
À son arrivée à Matignon, en juin 1997, Lionel Jospin conditionne les allocations familiales : au-dessus de 25 000 francs par mois, les foyers ne toucheront plus rien. C’est une œuvre de justice, estime la gauche plurielle : les plus riches n’en ont pas besoin. Auteuil-Neuilly-Passy se révoltent, Versailles aussi, la Manif pour Tous avant l’heure. Mais, plus inattendu, les familles catholiques, bourgeoises, sont rejointes par… le député communiste de la Somme
Maxime Gremetz ! La presse se moqua de lui, et moi avec.
Jusqu’à un échange avec Serge Halimi, journaliste au Monde diplomatique : « Tu as tort de le railler. Aux États-Unis, ça s’est déroulé exactement comme ça : les plus aisés furent écartés de la sécurité sociale. Après tout, ils pouvaient se la payer. Mais du coup, au fil des années, comme ils ne touchaient rien, ils ont cotisé de moins en moins. Le système pour pauvres est alors devenu un pauvre système. »

Un chèque alimentation locale ? Pourquoi pas, mais pour tous.
Une allocation jeunesse ? Pourquoi pas, mais pour tous.
Un service de la petite enfance ? Pourquoi pas, mais pour tous.
Nous devons retrouver l’universel, qui n’exclut pas l’inclus, qui inclut l’exclus.

[…]

Enfin. Enfin, et surtout : le travail.

Là encore, le travail pour tous.

Le travail digne, qui donne une dignité.

Que reste-t-il de la gauche quand, massivement, les travailleurs, et les plus modestes des travailleurs, ne la ressentent plus comme leur avocat, leur défenseur ? Quand ils affirment : « Je ne peux pas être de gauche, je suis pour le travail » ? Quand ils énoncent des bizarreries : « C’est bête mais, moi qui ne fais pas beaucoup de politique, dans Parti “socialiste”, il y a “social”. Alors, j’ai toujours pensé que c’était pour les “cas sociaux”. Pas pour les travailleurs… » ?

La gauche est associée au RMI, aujourd’hui, plus qu’aux congés payés. Les uns relèvent de l’histoire, oubliée, méconnue, du temps de nos arrières grands-parents, des expos avec photos en noir et blanc. L’autre, devenu RSA, appartient au contraire au quotidien, il a la tête de Pierre, Paul, Jacques et Nadia. De « parti des salariés », nous voilà, dans l’esprit commun, le « parti des assistés ».

[…]

Et il y a, aussi, la fierté, la fierté du travail accompli. C’est la coiffeuse qui, dans le miroir, montre la coupe à sa cliente. C’est l’électricien qui, les fils branchés, vérifie que la lumière s’allume. C’est l’informaticien qui, dans un alignement de 0 et de 1, a trouvé le chaînon défaillant. C’est le maçon qui recule d’un pas pour regarder son mur. C’est le repos mérité, la première gorgée de bière chaude qui, à l’apéro venu, n’a pas le même goût selon que la journée fut vide ou bien remplie. Ça paraît gnangnan. Mais c’est du sens courant. Dit autrement, c’est le sentiment d’avoir un rôle dans la société, ou d’en être privé, d’être laissé de côté, inutile au monde.
Dans l’estime de soi, dans la définition de l’identité, dans le regard des autres, le travail demeure central.

Il nous faut reprendre le travail.
La crise du Covid en était l’occasion.
Qui a sauvé le pays, alors ? Qui a maintenu « la continuité des services de la Nation » ? Qui a soigné les personnes âgées, sans masque, sans blouse, sans gel ? Qui a approvisionné les rayons des supermarchés ? Les travailleurs, les caristes, les aides à domicile, les soignants bien sûr, les livreurs, les agents d’entretien, les agriculteurs, les ouvriers de l’agroalimentaire, les chauffeurs-routiers… Des métiers souvent méprisés, mal payés. Quand tout s’arrêtait, eux continuaient. Ils formaient, ils forment, la colonne vertébrale de notre survie, plus que les start-uppers, plus encore que les actionnaires.
C’était flagrant.
Tellement flagrant que même le président l’a remarqué, même lui a connu une épiphanie : 
« Il faudra se rappeler, discourait-il, il faudra se rappeler que le pays tout entier repose aujourd’hui sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal. »
Et il ajoutait, citant la Déclaration universelle des Droits de l’Homme : « “Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune”. Ces mots, les Français les ont écrits il y a plus de deux cents ans. Nous devons aujourd’hui reprendre le flambeau et donner toute sa force à ce principe. »

L’élection présidentielle se déroulait dans la foulée. On pouvait s’attendre, espérer, qu’elle vienne placer le travail, les travailleurs, au cœur du débat, au centre de nos choix, pas seulement par des propositions, par un catalogue de mesures, par une liste de revendications, mais physiquement, sensuellement, en le donnant à voir, à entendre. Quand, pourtant, durant la campagne, quand un candidat a-t-il rencontré un manutentionnaire sur sa plateforme logistique ? Une assistante maternelle à son domicile ? Une caissière dans son magasin de hard-discount ? Un couvreur sur son chantier ? Quand les a-t-on écoutés, quand a-t-on porté leurs voix, pas seulement leurs colères, leurs luttes, mais aussi leur fierté, leur fierté du travail accompli, leur fierté de porter le monde ? Que cette France-là se sente comprise, aimée. Et non dédaignée, par des gens de Paris, avec leurs diplômes en ordre, qui savent, qui nous regardent de loin, comme des abstractions.

C’est par là que nous péchons, que nous peinons.

Faute de cet effort, faute de cette plaidoirie pour « le travail outragé ! le travail brisé ! le travail martyrisé ! mais le travail libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours de la gauche tout entière, de la gauche qui se bat, de la seule gauche, de la vraie gauche, de la gauche éternelle ! », le travail, et les travailleurs, demeurent entre les mains de celles, de ceux, qui, tous les jours, tous les jours depuis quarante ans, le brisent, le martyrisent, le méprisent, mais avec la bouche pleine de la « valeur travail »…

[…]

Aujourd’hui, je suis plus sceptique que jamais : l’économie de guerre climatique réclame du travail, beaucoup de travail. Du travail dans les champs, si l’on souhaite moins d’intrants. Du travail pour replanter des haies. Du travail pour colmater les canalisations qui fuient. Du travail pour isoler les maisons. Du travail pour, dans chaque quartier, dans chaque canton, installer un centre de réparations, de tout, de vélos, de téléviseurs, d’ordinateurs, de pantalons, d’automobiles…

Du travail, aussi, surtout, pour glisser des « biens » vers les « liens » : que le bonheur soit moins chargé en CO2, avec moins de vêtements importés, moins d’électronique acheté, moins de portables renouvelés. Qu’à la place, le bien-être provienne de la qualité des soins, des relations, avec nos voisins, nos cousins, nos enfants, nos malades, nos aînés. C’est du boulot, c’est énormément de temps et d’attention, être humain, simplement être humain. Et voilà qui réclame des milliers, des centaines de milliers d’emplois comme assistantes maternelles, animatrices, accompagnantes d’enfants en situation de handicap, auxiliaires de vie, etc., qui seront, je l’espère, je le souhaite, davantage déclinés au masculin.

Du travail, enfin, pour que la joie demeure, pour que la surprise se trouve ici, au coin de la rue, dans les gares, et pas à l’autre bout du monde, pas seulement par écrans interposés, pas seulement dans des spectacles aux places payantes : qu’on joue du clavecin et de la contrebasse dans les cantines des usines, que Molière et Beaumarchais résonnent dans les halls de la Caf ou du RER, que la fête de la Musique soit tous les jours, que la Culture ne soit pas enfermée dans les musées, qu’on tire tout un peuple de sa morosité, que les peintres redonnent des couleurs aux HLM, que des rames de métro aux tours des cités, on nous fasse relever le nez de nos portables…

Je procéderais à un grand relevé, par Pôle emploi ou autres, comme vous voudrez : « Que savez-vous faire ? Du jardinage ? Du bricolage ? De la mécanique ? De la cuisine ? »

Tous au travail.
Tous en service civique.
Tous apportant leur écot de labeur.
Mais tous recevant de quoi vivre.

[…]

« Le vivre-ensemble ».

Cette expression m’a toujours gonflé, mièvre et mielleuse, gluante. Il nous fallait, pourtant, communier à ce truc de communiant gnangnan. Je la rejetais, sans me l’avouer, et sans m’en vanter. Je n’avais jamais réfléchi pourquoi.

Maintenant, j’ai compris.
« Les Français voient bien que l’histoire récente s’écrit de moins en moins dans leur langue et ils ont surtout la conviction qu’elle se fait de plus en plus en dehors d’eux, analyse Marcel Gauchet dans Comprendre le Malheur français. Le rôle de la France dans le monde est en train de s’effondrer dans l’esprit des gens. Disons qu’ils se résignent mal à ce qu’ils ressentent comme une diminution et qu’ils ont le sentiment d’être dépourvus d’instruments d’action pour contrer ce mouvement de déclin.

Ce qui est perçu le plus profondément, c’est que le monde et sa marche vont contre ce que nous sommes et que, face à ce rouleau compresseur, nous ne sommes pas défendus. C’est le cœur du reproche principal fait à la fois aux hommes politiques et aux médias : les élites ne nous défendent pas parce qu’elles sont les alliées du mouvement de modernisation et de mondialisation dans lequel la spécificité française est appelée à se dissoudre. »

« Le vivre-ensemble », c’est quoi ? C’est le symptôme de cette sortie de l’histoire, c’est passif et poussif, c’est se tolérer côte à côte, c’est ne se forger aucun rôle. C’est un peuple statique, qui se laisse couler dans le flux des jours, mollasson, en un éternel présent, immobile, endormi. C’est se réveiller, au mieux, pour une victoire en finale d’une Coupe, s’offrir un bain de foule, sortir les hymnes et les drapeaux. « Le vivre-ensemble », c’est le machin qu’on a inventé, et qu’on radote, pour combler un vide : que fait-on ensemble ?

La réponse, cruelle, est : rien.
Ensemble, nous ne faisons rien.

Quel projet, depuis quarante ans, portent nos dirigeants ? Aucun, tout juste être « compétitif », « concurrentiel », pour flotter au moins pire sur les flots du libre-échange. « Se réformer », « s’adapter » au Marché, pour que ce Minotaure ne nous dévore pas. Voilà l’objectif qui nous est assigné. Voilà l’ambition que l’on nourrit pour le pays : nulle.

Comment appeler ça un « projet » ? Comment espérer que notre peuple en sorte ranimé, son envie d’avoir envie rallumée ? Comment être surpris de son état d’esprit, d’apathie, de jalousie ? Pour faire Nation, pour faire Nation de Flixecourt à Paris, d’Amiens-Nord à Courchevel, il y faut un destin. Ou du moins un dessein commun.

Ce dessein commun, je l’ai dit, je le répète, il est devant nous comme une montagne à gravir : l’impératif écologique. Qui nous oblige. Qui impose qu’on se remue, qu’on se secoue le ciboulot et les biscottos, Français des villes et Français des champs ! Qu’on oublie le « vivre-ensemble » languissant, émollient, anesthésiant, et qu’on en vienne au « faire-ensemble ». « Faire-ensemble », c’est relever le nez vers un horizon, c’est viser une même direction, c’est se dépasser dans l’action. C’est transformer le monde à notre mesure. C’est dire à Zoubir, à Hélène, à Minawar : « Nous avons besoin de toi ! De vous tous ! ». C’est s’inscrire dans l’histoire, en faire sa part. C’est leur restituer une fierté. 

Je vous écris du front de la Somme – Par François Ruffin